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lundi 8 juin 2026

Aether : III

Aether, voilà un groupe qui dès son premier album en 2023 (voir chronique ici) avait démontré une maîtrise absolument remarquable tant en ce qui concernait la qualité des compositions que dans l'exécution même des morceaux avec des références assumées allant du rock progressif dans l'esprit de King Crimson au jazz contemporain avec des influences très pointues comprenant aussi bien l'école scandinave ECM que le Kilimanjaro Darkjazz Ensemble.

Si "Oort cloud" rappelle effectivement (de loin) le King Crimson période Red (après bien sûr l'intro atmosphérique jouée à la flûte), le reste de l'album est très original et innovant, avec quelques rendez-vous savoureux qu'il ne faut absolument pas rater. A commencer par l'étonnant "Cinq teintes, quatre cadres" dont le titre (en français s'il vous plaît !) semble parfaitement approprié tant les couleurs sonores varient au gré des visions des musiciens avec une succession d'univers tour à tour planants, psychédéliques, jazz et ethniques. Mais aussi avec "Panta rei" qui mélange habilement une musique d'obédience classique (le piano) et un shuffle jazz (les percussions, le jeu des métriques) pour amener le morceau à une lente montée en intensité avec l’apparition d'une guitare électrique qui s'exprime en roue libre avec un long et impitoyable chorus free. Enfin, il y a "Swerve" qui correspond à l'idée que se font les membres du groupe d'un jazz rock progressif avec une fois encore une expression très personnelle du sujet. C'est foisonnant, brillant, et parfois aussi inattendu, mais toujours passionnant. A cet égard, le changement de braquet qui intervient au milieu du morceau à de quoi laisser pantois avec, pour terminer, une décélération tout aussi intense.       
Les deux autres morceaux présents viennent compléter un album qui est à l'évidence conçu sans aucune volonté d'uniformité. L'idée serait plutôt au contraire d'éviter de rentrer dans un genre bien défini mais aussi de contourner toute velléité de structuration formelle. Il existe d'ailleurs un paradoxe à ce niveau d'analyse car on pourrait penser que ces musiciens vont se perdre en route, hors c'est tout l'inverse qui se passe. Quelque soit la direction qu'ils prennent, ils vont toujours à l'essentiel. 
"Vogon" doit sans aucun doute est apprécié à part du fait de la présence de la voix de Claudio Milano sur ce titre. Nous avons là un morceau qui subit une forme de mutation temporaire du fait de l'intervention vocale de Milano puis la musique reprend le dessus emmenée par une guitare électrique qui semble vouloir absolument faire la différence.
"La mélancolie du petit Prince" (deuxième titre en français donc !) s'écoute comme une parenthèse sonore qui dure et s'étire en longueur. Le piano est l'élément central autour duquel viennent se greffer une multitude de sonorités et de bruits électroniques, des éléments parasites qui devraient logiquement casser l'harmonie alors qu'en fait ils la magnifient. Étonnant exercice de style ! 
Avec ce troisième album les quatre musiciens milanais se positionnent comme une formation à part complètement hors des normes et du "déjà entendu". 
III est en fait un condensé de musique exigeante mais parfaitement accessible, pour un public averti. Une création sonore qui brouille les pistes tout en explorant les ressources du jazz (qui reste quand même le matériau de base), la puissance du rock progressif et les potentialités expérimentales de la musique contemporaine.

Le groupe :  Andrea Grumelli (basse), Andrea Ferrari (guitares, synthés), Andrea Serino (claviers et piano Fender Rhodes), Teo Ravelli (batterie, effets électroniques)

Invités :  Rosarita Crisafi (flûte),  Claudio Milano (voix sur 2)

La tracklist :

1. Oort cloud
2. Vogon
3. Cinq teintes, quatre cadres
4. La mélancolie du petit Prince
5. Panta Rei
6. Swerve

Autres informations

Formats CD et Digital
Label: Luminol Records
Date de sortie : 22 mai 2026 

Lien bandcamp du groupe : Aether

vendredi 30 janvier 2026

I Sincopatici : La corazzata Potëmkin

Un préliminaire indispensable pour commencer cette présentation : le groupe auquel nous avons affaire doit être pris très au sérieux car ses quatre membres permanents sont tous des musiciens qualifiés et expérimentés qui ont l’habitude de se produire avec d'autres formations (dont Aether pour Andrea Grumelli et Teo Ravelli) voire avec des artistes réputés (Enrico Pieranunzi et Ludovico Einaudi pour la violoniste Silva Maffeis par exemple).
Le projet qui les réunit sous la bannière I Sincopatici a pour objectif de réaliser de nouvelles illustrations musicales pour accompagner le visionnage des vieux films du cinéma muet. Depuis une dizaine d'années qu'il existe, le collectif a déjà ainsi travaillé sur des bandes sonores pour Nosferatu, Metropolis, The cabinet of Dr Caligari et dernièrement L'inferno (un film de 1911 !) qui a fait l’objet de la sortie d'un premier album en 2024 intitulé Decimo cerchio. 
Le choix du Cuirassé Potemkine comme nouveau projet musical est finalement assez logique. Ce film russe de 1925 traite de la mutinerie de l'équipage du Potemkine en 1905 dans le port d'Odessa. Désigné en 1958 à l'Exposition Universelle de Bruxelles comme meilleur film de tous les temps, que l'on soit en accord on non avec cette distinction, sa renommée méritait bien en tout cas cet hommage.  
La bande son recréée par I Sincopatici respecte bien les cinq parties du film : "Les hommes et les vers", "Drame dans la baie", "La mort demande justice", "L'escalier d'Odessa", "La rencontre avec l'escadre". Mais elle restitue surtout parfaitement les ambiances sombres et dramatiques du film en alternant, avec une grande justesse, des séquences "ambients" propres à de la musique électronique, de fresques s'inspirant très largement de la musique classique et mettant en avant le piano et le violon, et enfin des moments beaucoup plus rock avec une entrée en scène de la section basse/batterie qui soutient des chorus de de guitare électrique en distorsion. Dans le dernier mouvement, "One against all", la deuxième section allie à merveille la puissance du rock avec des arrangements symphoniques de cordes et de piano qui en font un véritable moment de power métal épique. Pour être complet, il faut ajouter à l'ensemble quelques passages plus en dissonances qui sont sans doute aussi ceux qui sont les plus forts émotionnellement (cf. "drama on the deck").
Comme le veut ce type d'exercice, la musique a été enregistrée directement en visionnant les images du film. Dans cette optique, l'expérience inversée et optimisée veut que l'on regarde le film tout en écoutant cette bande musicale spécialement créée pour cela. Mais je vous rassure, les 40 minutes du CD s'écoutent très bien en situation audio uniquement. La qualité d'écriture des cinq thèmes permet cela. Car il est  évident que nous avons affaire à une musique qui a bénéficié d'un processus de composition soigné, élaboré par des musiciens rodés à ce genre d'exercice. A titre d'illustration de mon propos, je vous suggère d'écouter de manière isolée le 4ème mouvement "The Odessa steps". Nous avons indéniablement affaire à de la grande et de la belle musique, qui présente effectivement un aspect cinématographique évident. C'est même, en l'espèce, assez prenant.
Voilà qui m'amène à terminer cette chronique en restant quand même bien scotché par ce que je viens d'entendre mais en me disant aussi que sans promotion et sans publicité digne de ce nom, cet album auto-produit risque fort de passer inaperçu. Alors, je vous propose de faire un petit effort pour aller écouter cette musique sur le lien bandcamp du groupe que je vous ai mis en fin de texte. Vous saurez ensuite quoi faire, j'en suis sûr !        

Le groupe : Francesca Badalini (piano, guitare électrique), Silvia Maffeis (violon), Andrea Grumelli (basse fretless), Teo Ravelli (batterie).  

La tracklist :

1- Men and maggots

2- Drama on the deck

3- Dead man calls for justice

4- The Odessa steps

5- One against all

 Liens social medias :

https://www.facebook.com/I.Sincopatici/ 

https://www.instagram.com/I.Sincopatici/

https://isincopatici.bandcamp.com/album/la-corazzata-pot-mkin

jeudi 9 novembre 2023

Aether

Les groupes italiens apparentés au rock progressif qui œuvrent dans un créneau post rock ambient ne sont pas légion. si l'on ajoute à cela des influences revendiquées allant de King Crimson et David Torn pour le flan prog à Terje Rypdal, le Kilimanjaro Darkjazz Ensemble (ce qui a de quoi intriguer)  et l'école scandinave ECM (ce qui a de quoi rassurer) pour le flan jazz, alors il apparaît indubitablement que le dénommé Aether est un groupe extra-terrestre composé de quatre musiciens carrément doués (on va en reparler tout de suite).

Pour leur premier album, les Milanais confirment donc leurs orientations musicales affichées mais se comportent surtout comme des vieux routiers. Difficile de croire qu'il s'agit vraiment d'une première œuvre tant les onze pistes instrumentales sont parfaitement construites et surtout très bien exécutées. Même si je suis un peu en dehors de ma zone de confort avec cet album, la récurrence de passages jazzy, n'empêchent pas, bien au contraire, une écoute agréable et attentive pour le fan de prog que je suis (comprenez que je suis moins appètent au jazz). Si je suis naturellement attiré par les moments les plus prog rock de cet album, à l’instar du très réussi "Crimson Fondant" ou encore du crimsonien "Thin air", je suis tout aussi subjugué par les délicates vignettes audio smoothy et planantes que sont "Grey Halo" et "The Bubble I'm Floating", ainsi que par des séquences ambient qui dégagent toutes un sentiment de spleen voire même de malaise, encore renforcé par des incrustations de bruits et de sons exogènes à la manière des illustrations sonores utilisées pour le cinéma d'horreur ("Echo Chamber", "A Yellow Tear in a Blue-Dyed Sky ", "The Shores of Bolinas"). Je mets un peu à part "A Gasp of Wind" qui a la force de ces morceaux dont l’apparente fluidité cache une profondeur de composition aussi discrète que délicate.
Je souligne également que ces musiciens sont vraiment capables de faire décoller un morceau qu'il s'agisse de "Radiance" sur lequel l'orgue Fender Rhodes et la guitare électrique, en son clair, embarquent l'auditeur pour une lente mais inexorable montée en tension accompagnées par un jeu de cymbales subtil, de "Moving away" avec cette fois la guitare électrique en son légèrement saturé, ou de "Pressure" en y imprimant une folie aussi faussement chaotique que réjouissante.
Quoiqu’il en soit, je le redis, tout cela sonne très professionnel avec une musique très bien maîtrisée qui me plaît aussi car elle présente beaucoup de caractéristiques pouvant l'assimiler à une bande son de film. Le mieux est, à mon avis, que vous vous rendiez compte par vous-même de l'excellente qualité de cet album. Voici donc le lien bandcamp du groupe AETHER.

La tracklist :

1. Echo Chamber [02:33]
2. Radiance [04:09]
3. Thin Air [04:15]
4. Grey Halo [02:38]
5. Pressure [04:29]
6. A Gasp of Wind [05:06]
7. A Yellow Tear in a Blue-Dyed Sky [02:58]
8. Moving Away [04:36]
9. The Shores of Bolinas [02:58]
10. Crimson Fondant [05:02]
11. This Bubble I'm Floating In [04:33]

Les musiciens : Andrea Ferrari (guitares, claviers), Andrea Grumelli (basse, Chapman Stick), Andrea Serino (Fender Rhodes, claviers), Matteo Ravelli (batterie)